Salins-les-Bains, 1431.

Chronique historique socio-salace Salinoise
ou
Les mésaventures conjugales d’un bourgeois de Salins
Perrenot Merceret.

 

 

La bataille de Bulgneville, 1431.

 

Combats du 2 Juillet 1431.
Combats du 2 Juillet 1431.

Par les circonstances de la guerre, conflit opposant la France, le duc de Savoie et Louis de Chalon prince d’Orange, partisans dévoués du duc de Bourgogne  s’étaient crus assez puissants pour s’opposer aux conquêtes de Charles VII, une bataille rangée vient de prendre fin, c’est la bataille de Bulgnéville du 2 juillet 1431, lieu situé à 20 kms au Sud-est de Neufchâteau, à mi distance entre Chaumont et Epinal.

D’un côté le duc de Lorraine allié des Français, René d’Anjou, beau-frère de Charles VII, en face le comte Antoine de Vaudémont, neveu de Charles II, allié des Anglais.
Les deux armées s’affrontent, celle de René d’Anjou commandée par Arnault Guilhem de Barbazan à la tête de 10 000 hommes dont 4 500 cavaliers et celle d’Antoine de Vaudémont commandée par le maréchal De Toulongeon noble Bourguignon, disposant de 5 000 fantasins et de 4 000 cavaliers.
La bataille fut brève.
Les archers Picards et Anglais font voler des nuées de flèches sur les troupes de Barbazan, qui y trouva la mort :
« Les flèches, tombant comme pluye, les lardoyent si menu, qu’elles ostoieni le moyen de manier les armes. Les uns se plongèrent contre terre et les autres prinrent la fuite. »
En une heure l’affaire est réglée.

Les stratèges militaires considéreront que Bulgnéville  est la copie conforme avec Azincourt, 16 ans plus tard.

 

Bataille de Bugneville.
Bataille de Bulgneville.

René d’Anjou.

Armoiries du Duc d'Anjou.
Armoiries du Duc d’Anjou.

Le duc de Lorraine, légèrement blessé au visage et au bras est fait prisonnier comme :

L’évêque de Metz, Erard du Châtelet, le vicomte d’Arcy, les sires de Salbery, de Rodemack, de Latour et Vitalis,  ses derniers compagnons, par  Philippe III duc de Bourgogne dit  » Philippe le Bon« .

Ce prisonnier arrive à Salins le 12 juillet 1431 escorté par une troupe de 50 cavaliers reconnaissables à leur casque sans visière et à leur hoqueton aux armes de Bourgogne comme étant les arbalétriers du duc de Bourgogne.
René d’Anjou devait être assigné à résidence en la prison du donjon du château de Bracon.

 

Château de Bracon, milieu du XVII.
Château de Bracon, milieu du XVII (imagé).

Ce château était situé sur le plateau à Bracon dominant la vallée de La Furieuse juste en amont au Sud de Salins, il fut détruit et rasé en 1492 après la bataille de Dournon-sur-Salins, encore une.
Ce château est encore évoqué à l’époque de la guerre des Suédois en 1636, on en voyait encore une partie.

Bataille de Dournon du 17 janvier 1492 (une petite parenthèse).
Le Roi Charles ayant épousé Anne de Bretagne, au mépris du traité d’Arras, par procuration en 1490, enclencha de nouveau les hostilités, Maximilien d’Autriche voulant se remettre en possession des Comtés de Bourgogne pénètre dans ceux-ci avec
8 000 hommes de guerre, occupe presque toute la contrée exceptée les villes de Dôle, Poligny et Gray dont les garnisons avaient été renforcées.
Maximilien est reçu à Besançon en décembre 1492 plus comme un prince, mais en qualité de Roi des Romains, puis il chemine vers Salins qu’il reprend.
Alors Jean de Baudricourt, chambellan du Roi et son lieutenant général au Comté de  Bourgogne se fortifient à Poligny avec
10 000 hommes puis va à la rencontre de Maximilien pour secourir Bracon, défendu par une garnison commandée par Henri de Maillot.
Sa résistance donna lieu à la bataille de Dournon, où les Français furent défaits.
La rédition de la place forte de Bracon date du 8 février 1492 suite sûrement à la mort du commandant de la place, tué d’un coup d’arquebuse par un bourgeois de Salins.
En 1431, ce château devait être assez bien conservé pour y recevoir et y enfermer des prisonniers.
Mais selon les événements de l’histoire, la forteresse, endommagée par les derniers conflits, n’étant pas prête à recevoir un tel hôte de marque, il fut décidé, en attendant l’aménagement du château de Bracon de le transférer provisoirement dans la grande Saulnerie de Salins.

 

René d'Anjou.
René d’Anjou.

 

La grande Saline : des seigneurs, du sang et du sel.

 

Salins la grande saline.
Salins la grande saline.

En 1267 à la mort de Jean 1er de Chalon, dit l’Antique, ses biens contenus à Salins qui était alors la 2 ème cité en importance du Comté de Bourgogne actuellement la Franche-Comté, dont la grande Saline; furent partagés entre ses héritiers issus de 3 mariages avec lesquelles il eut 16 enfants.

Hugues III de Chalon et de Salins, enfant du 1er mariage eut en plus de sa part, la suzeraineté sur les parts de ses cohéritiers, devint comte de Bourgogne suite à son mariage dès 16 ans.

Par suite au XVème siècle, la grande Saulnerie appartient donc à 3 seigneurs copropriétaires issus de la lignée de Jean III de Chalon-Arlay selon :
Son 1er fils né en 1390 par sa mère héritère de la Principauté d’Orange devint Louis II de Chalon-Arlay, prince d’Orange, seigneur d’Arlay, d’Arguel et de Cuiseaux, vicomte de Besançon et par dessus Vicaire Impérial.
Puis ses enfants :
Guillaume VII de Chalon, prince d’Orange.
Louis, seigneur de Chateau-Guyon.
Hugues de Chalon, seigneur lui aussi de Chateau-Guyon qui épousa la fille du Roi de France Charles VII.

L’enclave de la cité de Salins au XVème siècle était constituée de deux principaux Bourgs, bien distincts et séparés matériellement puisque chacun était clos de murailles de portes bien surveillées.
En examinant uniquement la disposition de la ville à cette époque, on est en droit d’admettre que les deux entités seigneuriales étaient reliées par un Bourg commun.
On évoque qu’il y avait un 3ème Bourg, le Bourg Communal séparant les deux autres Bourgs, mais à ce sujet, rien de sûr !

Ce Bourg ne possédait pas, de source salée, ni d’unité extraction de sel, à l’opposé du Bourg-dessous en aval, appelé Bourg-le-Comte dont dépendait le Puits-à-Muire et son unité de production.
Cette double enclave intra-muros devait se situer en prenant comme point de départ vers l’Est, le site de Châtel-Guyon, disparu depuis, près de St Anatoile, se prolonger le long des remparts jusqu’à l’église St Michel construite sous et à l’intérieur des remparts, puis descendre vers le pont St Nicolas derrière la Tour de Rosières longeant l’enceinte de la grande saline. Ce bourg sur cette hypothèse aurait donc contenu les 5 églises suivantes : des Clarisses, St jean, Confrérie de la Croix, des Jésuites et de St Michel.

La propriété du Puits-à-Muire était en 1443 divisée en 75 copropriétaires, ecclésiastiques, seigneurs, bourgeois considérés et appelés Rentiers.
C’est cette source qui a servie et qui sert à alimenter en eaux, l’établissement thermal de Salins construit dès 1853 sur l’emplacement de la petite Saline qui comprenait : un bâtiment  une cour, un jardin, un puits, une cave et le puits-à-Muire pour une surface totale de 32 ares, vendu en 1855 par la Compagnie des salines de l’Est à Jean-Marie Grimal sous la raison sociale : Rodriguez et Compagnie.

Jean-Marie Grimal obtint en 1859 que son nom soit officiellement transformé en : Grimaldi soit 63 ans après sa naissance et de rajouter une particule à son nom suite à un long séjour en Espagne où il se maria avec Maria de la Conception Rodriguez, d’origine modeste il revint d’Espagne à 40 ans muni d’une fortune considérable qui l’aida à gravir les échelons de la Société aidé par le soutien financier de Marie-Christine d’Espagne.
Jean-Marie De Grimaldi est associé à l’essor de l’établissement thermal de Salins ainsi qu’à celui de Lons-le-Saulnier, courant la deuxième moitié du XIXème siècle.
Il fit une carrière politique fulgurante, conseiller général du Jura en 1851 du canton de Salins pour y obtenir la présidence puis maire de Salins en 1865 pendant 4 ans.
Sacré gaillard que JMG, à ne pas confondre avec la Famille des Grimaldi princes de Gènes et de Monaco.
  
La grande Saunerie comme la petite Chauderette de Rosières qui elle ne possédait pas de source salée, se trouvaient dans le Bourg-dessus, fermées entourées de murailles, les écrits mentionnent ses dimensions : 1m de large sur 8 m de hauteur, flanquées de trois Tours du côté de la Furieuse : de Reculot, de Glapin et de Rosières.
Ce sont ces deux unités de production du sel avec celle du Puits-à-Muire qui généraient la moitié des revenus ducaux, ainsi le sel fut qualifié d’or blanc.

Entre le règne de Philippe II, duc de Bourgogne, titre qu’il obtint de son père Jean II Roi de France suite à son comportement exemplaire à l’âge de 14 ans à la bataille de Poitiers guerroyant à côté de son père, où dans la phase finale de la bataille entourés d’Anglais avant d’être capturés, on lui prête ces paroles :
« Père gare à droite ! Père gare à gauche ! » d’où son surnom « Le Téméraire » et le règne de Philippe 1er de Castille dont la mère était la duchesse Marie de Bourgogne, fille unique de Charles le Téméraire qui hérita de domaines incroyables :
Bourgogne, Brabant, Lothier, Gueldre, Limbourg, Luxembourg, Flandre, Artois, Hainaut, Hollande, Zélande, Namur, Charolais, Malines et Salins, sacré parti, ayant passé son existence à défendre ses droits face au Roi de France, donc durant cette période, les revenus de la grande Saunerie s’élevaient à environ 400 000 livres tournois l’an, soit en équivalence monétaire, à prendre avec beaucoup de précautions, correspondant à :       4 Milliards d’Euros.

Ecu d'or à la couronne de Charles VII-1300 euros.
Ecu d’or à la couronne de Charles VII.

Maison du Grand puits.

 

Salins-les-bains la Maison du grand puits.
Salins-les-bains la Maison du Grand Puits.

La surveillance du Duc de Lorraine captif revint à la charge des habitants du Bourg-dessus ou Bourg-le-Sire, de Moutaine, de Cercennes, de Boisset, de Fonteny et de Pont d’Héry (communautés du Val d’Héry).

La campagne Comtoise était partagée en de multiples seigneuries, la communauté de Moutaine comme celle de Cercennes et Pont d’Héry n’échappent pas à ce découpage territorial suite à de multiples successions et héritages de domaines.
De ceci ressort dès la fin du Moyen-âge deux grands ensembles se partageant le territoire paroissial d’Ivory dont dépendaient Moutaine et Cercennes.
L’autorité de la paroisse d’Ivory s’étendait à l’Ouest du Val d’Héry, de Bracon à Pont d’Héry, la rivière La Furieuse faisant office de frontière paroissiale avec celle d’Aresches et ceci jusqu’au 19ème siècle.
Cette paroisse était placée sous le patronage de l’abbaye de Goailles aujourd’hui disparue.

Les deux domaines présents étaient: La Châtellenie de Bracon et la Prévôté du Val de Salins, suite au démembrement de l’immense domaines de Comtes de Chalon.
Le hameau de Moutaine comme ceux de La Chaux sur Champagny, Champagny dessous et les granges de Vaufferans et Charnay implantées dans le Val de Salins relevaient de la juridiction de Salins, haute et basse justice.
Dès le XIVème siècle les habitants du Bourg-le-Sire de ses faubourgs, des villages de Champagny, la Chaux, Moutaine, Boisset, Cercennes, Pont d’Héry, Fonteny et Cernans étaient convoqués aux halles de Salins au son de trompe, chaque année un jour de la semaine avant Pâques pour élire quatre échevins, un procureur pour suivre les procès  et plusieurs conseillers pour assister aux états du conseil du Bourg-dessus.
Les droits de la Prévôté de Salins en terme de seigneurie publique étaient : les banalités, les corvées et la justice.
Pour les corvées, les Salinois comme ceux des communautés dépendantes se devaient de fournir pour la défense de la ville un nombre d’hommes en charge de combattre et ce en proportion du nombre d’habitants existants dans les lieux et désignés par leurs communautés respectives.
Ainsi le repartement de 1614 pour Moutaine, granges de Charnay et Chaux-Denis, au ressort de Salins comptait 12 feux soit une seule personne désignée (un arquebusier).
En 1644 pour la reconstitution de la milice de Salins, un seul homme est désigné par Moutaine, apte aux maniements des armes : Claude Perrenet.
On comprend mieux pourquoi les hommes des villages environnants comme à Moutaine aient eu le devoir de garder l’illustre prisonnier de 1431 « le bon Roi René » à la grande Saulnerie que 4 mois puisqu’il fut transféré avec son fils dès l’aménagement pour les recevoir au fort du Château de Bracon.
Ce fait historique est relaté par J.B Bechet sur une retranscription d’un inventaire de Salins de 1613, selon: »…les villages de Moutaine, Cercenne, Pont d’Héri, etc., furent appelés le 14 Mars 1431, pour garder au château de Bracon un grand Seigneur qui y était détenu prisonnier… »

Durant ces quatre mois de détention, où séjourna-t-il ?
Dans l’une des trois Tours de l’enceinte de la Saline ?

On sait qu’à mi-année 1430 Girard de Bauloy, maçon à Salins obtint un marché d’aménagement dans la Tour de Reculot pour réaliser :
« …conduis appartenans et nécessaires pour passer partie de l’eau…pour nettoyer les chambres aysies que l’on fera en ladite tour pour les officiers meneurs de ladite saulnerie…une poterne au travers d’icelle pour mondez et ejectez hors les terres et gett de la saulnerie … »

Où dans la maison du Grand Puits ?

 

La maison du grand puits.
La maison du grand puits.


C’est ce petit bâtiment carré du XIIIe siècle  que l’on voit aujourd’hui implanté au devant des Salines juste au-dessus du puits de la grande Saunerie nommément cité dans le dictionnaire historique des communes de Franche-Comté en 1858 par A.Rousset comme « château des salines« , baptisé au milieu du XVe siècle « maison du portier » lié au déménagement de celui-ci dans cette magnifique bâtisse  et où était implanté un casino depuis sa vente au milieu du XXème siècle et détruit le 26 mars 2007,
en partie par un feu .
Les vidéos prises et faites par Bruno Danielou déposées sur un site internet, ce jour-là sont impressionnantes et tristes à voir.
Ce monument était le seul bâtiment le plus ancien des Salines parvenu intégralement jusqu’à notre époque !
Ses arcades en façade avant au rez-de-chaussée donnaient sur le seul accès aux sources du puits d’Amont par un escalier à vis en pierre d’environ 70 marches, constats décrits par Bruzen de la Martinière et l’abbé Expilly chacun dans leur dictionnaire géographique et historique de la fin du XVIIIe siècle.

Même G.Coindre l’aborde dans son livre culte de 1904.

De 2007 à 2015 il était dans son jus de cendres, éventré, sans vie, isolé, mémoire architecturale éteinte de la Grande Saline.

Salins-les-bains, ruines fumantes du casino 2007.
Salins-les-bains, ruines fumantes du casino 2007.

Monument historique classé ? Oui, Non!

Uniquement inscrit comme monument historique le 18 Octobre 1957 !

Pourquoi depuis n’a-t-il pas été reconstruit à l’identique ?

L’un des éléments magistral d’époque resté intact avant l’incendie de 2007 était sa chapelle intérieure dédiée à la Vierge, située au 1er étage donnant sur la façade avant, sa voûte sur croisée d’ogives avec des liernes et formerets moulurés d’un tore en était le joyau, style architectural remontant au milieu du XIVème siècle.

Sûrement René d’Anjou y venait se recueillir et participer aux offices.
(En 1770 la messe y était dite tous les jours pour la commodité des officiers et des ouvriers).
On image mal qu’une telle personnalité si pieuse,  poète et écrivain amoureux des arts et des lettres  n’ai pu obtenir de la part de ses geôliers, un lieu quotidien de recueillement et de prières.

Jean 1er de Chalon mort en 1297 a été inhumé dans la chapelle des Cordeliers à Salins.
Dans son Cartulaire il est fait mention de sa :
« maison dou puis de salins » et bien il a dût se retourner  624 150 fois dans sa tombe, nombre de jours depuis qu’il nous a légué son petit joyau.

Qu’en a-t-on fait depuis ?

Ceci sera le sujet d’un autre article à paraître !

Le bon Roi René.

 

Aveu au roi René d'un vassal.
Aveu au roi René d’un vassal.

Il a été en France comme en Italie l’un des personnages les plus marquant du XVème siècle, né à Angers le 16 janvier 1409 il commença sa vie dans ce château qui ne laisse personne indifférent, situé en plein centre d’Angers, venant de la capitale on longe ses murailles et ses 17 tours très caractéristiques noires et blanches, alternance de schiste d’ardoise et de tuffeau qui lui donne ce caractère si spécifique et l’un des château les mieux conservé de France.

Château d'Angers.
Château d’Angers.

 

Appelé aussi château du roi René.
René grandit entre Angers et la Provence à AIX-en-Provence exactement.
En 1429 il était à la cour de Lorraine à Nancy au côté du duc de Lorraine son beau-père quand Jeanne d’Arc est venu demander de l’aide.
Il va rendre Aix ville prospère, sa gouvernance marquera à jamais l’âge d’or de cette cité, qu’il y favorisera le développement et le rayonnement des arts et des lettres, mécène, écrivain et créateur d’enluminures, qu’il s’appliquait à réaliser déjà lors de son incarcération à Salins.
Aix-en-Provence ancienne capitale de la Provence ayant conservé le titre justifié de « cité du roi René » est aujourd’hui où l’on ressent encore en déambulant le long du cours Mirabeau sous les grands arbres ou en musardant dans les ruelles ombragées baignées de soleil de la vieille cité ou allant se rafraîchir dans les multiples fontaines, cet art de bien vivre et l’atmosphère doux, paisible de la Provence.
A ce jour Aix perpétue ce choix des arts par son festival annuel international d’Art Lyrique.

Ruth Louvier, arbalétrier.
On aborde enfin cette incroyable historiette.

 

arbaletriers
Arbalétriers.

René d’Anjou vaillamment bien gardé, les arbalétriers de l’escorte eurent peu de besogne et purent se consacrer au plaisir de l’oisiveté une bonne partie du temps qu’ils restèrent à Salins.
Parmi eux se trouvait un franc soudard, bon compagnon de guerre qui avait comme nom Ruth Louvier et ses compagnons d’infortune l’appelaient :  » Ruth bon oeil » du fait de sa grande adresse à se servir de son arme.
Ruth Louvier comme tous soldat en garnison eut bientôt fait de remarquer dans la rue du Pavillon et vers le logis du Poupet proche de l’escalier du même nom, une échoppe de mercerie dans laquelle était une très belle Salinoise au doux prénom de Lalie dont la beauté était renommée non seulement dans la Comté mais dans tout le duché de Bourgogne.

Lalie depuis 1429 avait épousé par devant Messire Nicolas Partonay curé de St Anatoile, maître Perrenot Merceret, bourgeois de Salins et mercier de son état.
Malgré la jeunesse de ses 21 ans et sa beauté, malgré la laideur et les 43 ans de son mari, Lalie avait toujours menée une vie exemplaire.
Epouse chaste et soumise, active et pieuse, toutes ses prières, toutes ses actions avaient pour but le bonheur de maître Merceret.
Aucune femme ne recherchait moins qu’elle le plaisir et les fêtes, elle chérissait son intérieur et mettait tout son bonheur dans celui des siens.
Peu de jeunes gens de la bourgeoisie Salinoise avaient cherché à la séduire, ils avaient été tous reconduits galamment.
On rapporta même que Messire de Chenecey fils du magistrat du Bourg-dessus avait été éconduit comme tous les autres.
Lalie était une sainte femme.
Maître Merceret en était fier d’avoir en son logis une si bonne compagnie, en deux ans de mariage, il n’y eu aucune querelle si menue soit-elle.

Malgré cela, toujours et partout les soldats ont aimé, aiment et aimeront tout autant, sinon plus, les belles que la gloire.
Ruth bon oeil s’amouracha promptement de Lalie et ne tarda pas longtemps a lui déclarer sa flamme.
Trois, quatre, cinq fois et plusle soldat fut éconduit par la belle.
Cependant, il ne perdait pas espoir et continuait arduement à poursuivre Dame Merceret.
Obsédée de tant d’hommages et se défiant d’elle-même, elle ne savait à quel saint se vouer.
Croyant peut-être intimider notre garçon, elle s’avisa de lui dire que, s’il ne mettait pas un terme à la solliciter elle en avertirait son époux.

 » Par la triple corne de Lucifer » s’esclaffa-t-il en éclatant de rire et de continuer illico :
 » çà, ma belle damoiselle, contez-en la ratelée au mercier et que son patron Vulcanus lui doit assistance, car bien l’enverrai-je à cinq cent mille pancrées de beaux diables.
A tant, m’en vais et deviendrais-je demain, à l’heure des vêpres, quérir l’assignation, très désirée. »


La belle raconta de ce pas tout à Perrenot.

 » Saint-Jean !  » fit celui-ci en apprenant les frasques de ce gredin et de vociférer :
 » Ce soudard ! Il faut qu’il soit grandement puni ! Merci à Dieu et à vous ma bonne te honorée femme, nous serons lavés tous deux de ce déshonneur avant qu’il soit longtemps.
Donc, s’il ne retourne plus à sa quête, m’est avis que lui bailliez et assigniez jour et s’il est si fol que d’y comparoir, le blâme qu-il pourchasse lui sera cher vendu !  »
 » Si ferai-je «  lui répondit Lalie et de rajouter :
 » Je m’en fie à vous, ains reccordez-vous de moi venger grandement et mon honneur. »

 

Eglise Saint-Anatoile de Salins-les-bains.

 

Eglise de St-anatoile, Salins-les-Bains, G Coindre.
Eglise de St-Anatoile, Salins-les-Bains, G Coindre.

Le lendemain était un Dimanche, dès le matin aux premières sonnailles des clochers des dix églises de la bonne ville de Salins, messes et vêpres avaient été suivies avec ferveur par tous les habitants sans exception, dans leurs paroisses respectives.

A l’office terminée des vêpres de Saint-Anatoile, la grande porte s’ouvrit pour laisser passage à tous les fidèles et ils purent apercevoir sur la place face au porche et à la foule qui sortait, notre arbalétrier armé, casqué et éperonné droit et immobile, la main gauche posée sur la poignée de sa rapière et caressant de l’autre main sa longue barbe noire.
La mercière qui sortait de l’église au bras de son mari lui désigna l’illustre coquin, maître Merceret à la vue de cet Hercule couvert d’acier ne put dissimuler son effroi et hâta le pas en s’efforçant de se frayer un passage à travers la foule qui contemplait notre trousseur de jupons.
Ruth devinant les intentions du mercier se précipita à sa suite et se trouva bientôt à côté de Lalie, la masse et la bousculade des fidèles obligea le mercier à lâcher le bras de sa femme, s’en trouva séparé et de plus en plus éloigné de son épouse à son grand désespoir alors que  Ruth en habile harceleur continua de s’acheminer auprès de la belle et se mit incontinent en devoir de poursuivre son oeuvre destructrice.
On ignore ce qu’il fut dit, mais on sait que Lalie opposa de nouveau la plus courageuse résistance non seulement aux tentatives de séduction chevaleresques de l’arbalétrier mais encore aux appels de son coeur à l’écoute de son corps.
Dans un dernier sursaut à l’étreinte farouche de l’amant fougueux, se rappelant l’ordre de maître Merceret, elle lui murmura d’une voix tremblante :
 » à comparoir personnellement en sa chambre pour en ce lieu lui dire céléement le surplus de son intention et le grand bien qu’il lui vouloit. »

La joie de Ruth le magnifique fut à son comble.
Pendant que la belle descendait l’escalier du Poupet pour rejoindre son logis et son mari, notre gaillard descendit en trombe l’escalier de la ruelle des Anges, tourna court autour de la vieille église de St Jean-Baptiste puis arrivé à l’extrémité du Bourg-le-Sire du côté du Bourg Commun prit l’étroite rue du Surin et pénétra dans la Saulnerie pour y ses compagnons de casernement.

Comme tout Don Juan qui ne savoure en amour que le plaisir qui résulte pour eux de la publicité et du scandale, il ne manqua pas de raconter à qui voulait l’entendre ce qui venait de se passer entre lui et Lalie.

Cependant la pauvre Lalie désorientée, à peine arrivée à son commerce, maître Merceret qui l’attendait couru à elle en lui disant :
« Merci à Dieu, ma tendre épouse vous voici sauve de tout méchef bien avis-je peur que ce larron d’honneur, vous voyant ains seulette, n’entrât en grande ire et courroux et ne vous pourfendit de sa longue épée. Demain nous irons brûler une chandelle de cire au gisant de Saint-Anatoile, qui nous délivré de ce grand mal et péril. Ma mie, que vous a dit ce soudard ?
– Las ! «  repris Lalie  » Il m’a priée d’assignation amoureuse.
– J’espère que vous l’avez enchassé et lui avez donné total congé ?
– Le pouvais-je ? J’étais seulette et délaissé de vous et sa barbe noire me faisait grande peur.
– Saint-Jean ! qu’avez-vous donc fait ?
– J’ai obéi à vous en lui baillant l’assignation que vous aviez commandée !
– Et il a reçu l’assignation ?
– Las ! oui.
– A quand ?
– A demain au soir, le couvre feu sonné en la Saulnerie.
– Où viendra-t-il ?
– En notre hôtel, croyant que vous aurez quitté le logis pour aller en la Saulnerie garder Monsieur Bar. »

( En effet René d’Anjou était en autres titres, duc de Bar par sa désignation à ce titre comme héritier du duché de Bar le 13 août 1419, le duc de Lorraine souhaitant réunir les duchés de Lorraine et de Bar donna sa fille aînée Isabelle en mariage à notre Bon René.)

Et de rajouter, fier comme Artaban :
 » Or, le laissez venir, il ne fit si folle entreprise et bien cuidé-je lui montrer avant qu’il parte, voire et lui faire son grand tort confesser, pour être exemple aux autres fois, ontre-cuidés et enragés comme lui. »

 

Dénouement : le siège de la belle Lalie.

 

Etat de siège.
Etat de siège.

La nuit fut longue pour les trois personnages, longue pour Ruth qui eût voulu hâter l’instant du rendez-vous, longue pour maître Merceret qui aspirait à réussir sa vengeance pour un futur radieux et Lalie qui redoutait ce moment.

Le soir fatal arriva, un quart d’heure avant le couvre-feu, le mercier alla chercher dans son arrière boutique, un vieux et lourd harnais de combat.
Il s’en revêtit bravement : cuirasse, brassards, cuissards, garde-collet, garde-bras, garde-braye, tout y fut employé, il se couvrit d’un casque à oreillettes, prit d’une main un  poignard et de l’autre une lourde hache d’arme et ainsi accoutré, alla se placer derrière une tenture qu’il avait suspendu dans la ruelle de son lit, de telle manière de ne pas être repéré par l’intrus.

Au dernier son de la cloche de la grande Saline annonçant le début du couvre-feu, le heurtoir de la porte d’entrée chez les Merceret se fit entendre.
L’arbalétrier n’avait pas oublié l’heure du rendez-vous.
Perrenot le vaillant annonça discrètement à Lalie :
 » çà ma  bonne amie, allez tôt desserer l’huis, bien vous en affié que le méchant houlier n’issira point comme sera entré, ains l’enverrai-je à grands coups d’hache et poignard, bouillir les chaudières de messire Santanas, roi d’enfer. »

Lalie difficilement revenu de l’effroi à la vue de l’accoutrement de son mari et de sa mise en scène, alla ouvrir la porte en entraînant malgré elle à sa suite l’arbalétrier vers sa chambre.
Celui-ci pressé par le désir profond d’étreintes fantasmées, s’était mis en galant accoutrement d’amoureux, tout son attirail avait été ôté et n’avait gardé que sa rapière maintenue à un large ceinturon.
Arrivé au milieu de la chambre se tournant vers Lalie, l’apostropha :

 » Dites belle damoiselle, en votre chambre y a-t-il âme que vous ?
– Personne !
– Dites vérité ! votre mari n’est-il pas là ?
– Nenni !
– Or, le laisser venir, par Saint-Begnine de Dijon ! s’il vient, je lui fendrai la tête jusqu’au dents, comme fit à Montereau en l’an 19 messire Duchâtel au bon Duc Jehan, dont Dieu ait l’âme, voire, par Dieu ! s’ils étaient même trois, je ne les crains, je serai bien maître ! »

Tout en parlant fort, il déboucla son ceinturon, extrayant la lame de son fourreau, la brandissant au-dessus de sa tête lui fit faire plusieurs moulinets dans l’air, ce qui fit grand sifflement strident pour la déposer violemment sur la table et de rajouter :
 » Voici en qui je me fie ! »

Cela fait et dit, il alla vers Lalie la prit par la taille, la fit asseoir sur l’un des escabeau et s’assit à côté d’elle.

Il n’est pas question à ce moment du récit de vous narrer les évènements qui se sont passés ensuite entre Lalie et Ruth, ce que l’on peux dire, c’est que notre apôtre, une heure après être sorti de la chambre les débats de Lalie et Ruth n’ont nullement troublés Perrenot, pourtant à deux pas, la visière de son casque est-elle baissée ? La peur le rendait aveugle ? les oreillettes lui empêchaient-elles d’entendre ? la lourdeur de son armure le faisait transpirer ? Étouffait-il dedans embuant son cerveau ? .

Mais, dès que notre coquin fut sorti de la chambre, le mercier tout tremblant et bien pâle sorti de sa cachette
et pour la 1er fois de leur mariage interpella violemment son épouse :
 » Ah ! méchante lourdière et vilaine gouge ! je ne sais qui me tient que je ne vous mette à male mort de ma hache, n’êtes-vous pas confuse de moi déshonorer ?
– Hélas ! j’en suis trop plus affligée que vous. Mais, n’est ce point votre coulpe, car m’aviez en charger de lui baillier jour !
– Je ne vous commandai point de lui laisser faire sa volonté son plaisir. Mais comment le pouvais-je refuser, voyant sa grande épée sous mon nez, il m’eût férue et tuée en cas de refus ? »

L’arbalétrier resté dans l’antichambre, à grand bruit de bottes et prononçant moultes jurons apeura le mercier qui tout armé se roula précipitamment sous le lit dès que la porte s’ouvrit sur Ruth.

« Par le sambrequoi ! qu’est-ce ceci belle amante ? serait-ce point ce vilain mari ? qu’il vienne se mesurer à moi! »

Il tira de nouveau son épée qu’il reposa sur la table et se mis derechef à déviser avec la mercière à sa manière en prenant cette fois-ci d’étonnantes stratégies guerrières.

Quant Ruth se fut enfin retiré, le preux chevalier Merceret repris courage, brisé et moulu dans son armure parvint à s’extraire de dessous du lit et se remit lâchement à reprocher à son épouse le malheur qu’il n’avait pas eu le courage d’empêcher.
 » Hélas ! Où est la femme si assurée qui osât dédire un homme ains échauffé et enragé comme celui était, quand vous, qui êtes armé, embâtonné et si vaillant, à qui a trop plus méfait qu’à moi, ne l’avez pas osé assaillir ni moi défendre ?
– Ce n’est pas réponse, si vous n’eussiez voulu, jamais ne fût venu à ces atteintes, vous êtes déloyale.
– Mais vous , lâche, méchant et reproché homme, pour qui je suis déshonorée ! car pour vous obéir, j’assignai le maudit jour à cet intrus et encore, n’avez eu en vous tant de courage d’entreprendre la défense de celle en qui gît tout votre bien et votre honneur.Et pensez que Dieu sait le deuil que j’en porterai tant que je vivrai, quand celui de qui je dois avoir et tout secours attendre en sa présence m’a bien souffert déshonorer. »   

Deux jours suivants cette aventure, René d’Anjou fut transféré au château de Bracon, Ruth Louvier quitta Salins avec le reste de la troupe d’arbalétriers et fut tué en 1456 devant Utrecht.
Le couple Merceret se réconcilia, 9 mois plus tard Lalie accoucha d’un enfant mâle aux cheveux bruns qui fut baptisé à St Anatoile avec comme prénom : Pierre.
Maître Merceret eut une triste fin en 1455.
Alors qu’il se promenait aux abords des constructions de l’Hôpital du Saint Sépulcre un bloc de pierre tomba sur celui-ci lui fracassant les os.
Lalie mourut en 1474 laissant seul Pierre Merceret faire fortune dans le commerce aidé financièrement par les Lombards de Salins.

Qui fut le plus coupable de Lalie ou du maître Merceret ?
Nous laissons la réponse à cette question au lecteur de cette chronique !
Il serait bon de rajouter les derniers propos  de celui qui témoin de cette histoire nous en a fait mémoire et qui sait ?
Ne serait-il pas ce retrayant de Moutaine ( que l’on écrivait autrefois Moutenne ou Moutennes), chargé avec d’autres de la surveillance de l’illustre prisonnier de Salins, qui aurait été le confident de Ruth ?
Son analyse est la suivante :

 » Faietassez à croire, qu’elle ne souffrit pas la voulenté de l’arbalestrier pour l’esjouissance qu’elle y prit, ains elle fust à ce contrainete et forcée, laissant la résistance en la prouesse et  vaillance de son mari qui s’en était tres bien chargé .  »  

Ou pourquoi pas René d’Anjou, n’a-t-il pas écrit 26 ans plus tard une histoire d’amour : « Le Livre du Cœur d’Amour épris »  se mêlant souvenirs de lectures et son passé, où il est question d’une belle retenue en captivité et d’un chevalier épris de celle-ci, cherchant à la libérer.

Enluminure du livre de René d'Anjou, du cœur d'amour épris.
Enluminure du livre de René d’Anjou, du cœur d’amour épris.
   G.V
 
Sources manuscrites :

Archives départementales du Doubs séries: B, C.
Archives départementales du Jura : série C.
Bibliothèque municipale de Besançon.
Médiathèque de Salins : collection « Le Salinois » .
Dictionnaire A.Rousset.

Bibliographie :

Bechet. J.B., Histoire de Salins-les-Bains, Paris Res Universis, 1990.
– Coindre G., Le vieux Salins . Besançon, 1904.
– Hammeret A., Sur les chemins du sel. Cetre, 1984.
– Jacquenot A., Structures sociales et familiales dans un village Comtois au temps de l’ancien régime. Besançon,2007.
– Quatrebarbes T., Histoire de René d’Anjou. Cosnier et Lachèse, 1853.
– Rousel C. et Belhoste J.F., Une manufacture princière au XVe siècle. Cahiers du patrimoine n°81, 2006.

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